Pierre Gattoni Opus#44. 44 ans de peinture abstraite
19.01 – 10.03.19

Lire le catalogue

vernissage
samedi 19.01.19 à 17h
en présence de l’artiste

Comment être soi-même dans la peinture ou : De la mise en relation des couleurs
samedi 02.02 à 16h
Intervention de l’historien de l’art Walter Tschopp

Art et architecture
vendredi 08.02 à 17h30
Regards croisés entre l’architecte Laurent Geninasca et Pierre Gattoni

Visite commentée
samedi 09.03 à 16h
par Pierre Gattoni et Angela Schilling

Pierre Gattoni Opus#44. 44 ans de peinture abstraite

Pierre Gattoni est un peintre radical. Son moteur n’est pas « le message » à transmettre à
son spectateur. Il ne croit pas à cette notion quelque peu romantique de « l’inspiration », la
notion de « style » ne l’intéresse pas selon ses propres termes dans ce catalogue.
Il dit même ne pas avoir d’intention dans son travail. Alors quoi ?
La peinture, pour lui, est simplement une histoire de couleurs. Non pas pour ses connotations
symboliques éventuelles (le rouge sang, le bleu spirituel) mais la couleur pour ce
qu’elle est : des pigments liés par un agent acrylique incolore, distribués sur la toile ou sur
le papier.
La forme de la toile, au fond, ne l’intéresse pas non plus. Dans les années 1980, il cherchait
à étaler ses couleurs sur une surface la plus neutre possible pour éviter toute problématique
de recherche de forme et décidait « une fois pour toutes » comme il dit de cette période, de
travailler avec une surface basique. Cette recherche le conduisait au carré, car le carré est
avec le cercle et le triangle une des trois formes géométriques fondamentales (les artistes
du mouvement hollandais De Stijl, fondé par Theo van Doesburg en 1917, décident de travailler
avec des formes et des couleurs pures en réponse à l’art abstrait et son côté baroque.
Sur ce fondement nait l’art concret qui aura rapidement des répercussions internationales
par des artistes considérant qu’il n’y a rien de plus concret que les formes géométriques de
base et les couleurs primaires).
Dans son carré, Gattoni installait un autre petit carré en son centre pour avoir la possibilité
d’agencer la rencontre de deux couleurs. Rapidement, il y ajoutait une deuxième toile de
même forme, de même dimension, de même dialogue entre deux couleurs pour arriver ainsi
à un diptyque dans lequel quatre couleurs pouvaient interagir.
C’est tout.

J’ai vu tout récemment dans son atelier une telle toile dans laquelle il a superposé quinze
couches de deux couleurs en dialogue. L’artiste changeait leur rapport d’une fois à
l’autre, cherchant et finalement trouvant le rapport qui lui semblait le plus juste. Gattoni,
en chercheur systématique, a documenté cette expérience par la photographie. C’est assez
impressionnant, car chacune de ces tentatives aurait pu être un tableau à part entière.
Maintenant, ce sont quatorze tableaux qui dorment sous le quinzième.
Mais quelle est cette recherche si particulière sur la couleur ?
Pierre Gattoni nie toute connotation symbolique (exit le romantisme) et dit ne pas
s’intéresser aux contrastes (exit le clair-obscur). Il cherche une rencontre plus fine, plus
nuancée entre les couleurs (exit les mises en tension de formes et de couleurs), il tente de
supprimer les contrastes pour rendre la couleur plus lumineuse. « Pince un peu les yeux »,
dit-il, « et tu verras que les valeurs de mes couleurs s’équilibrent. » Il n’y a rien qui saute aux
yeux. Tout se vaut.
Cette luminosité, il me semble que c’est assez exactement celle dont parle le grand théoricien
italien Leon Batista Alberti (1404-1472) dans son traité De Pictura en 1435-36 lorsqu’il
mentionne la Receptio luminum qui est pour lui la Ratio colorandi pour ainsi arriver à une
peinture aperta et clara. Selon John Stephen Gage1, le traité d’Alberti est probablement un
des plus importants de l’histoire de l’art, du fait, sans doute, qu’il traite de la couleur en
tant que telle plutôt que de cette querelle très ancienne Disegno – Colore qui accorde la
primauté tantôt à la ligne, tantôt à la couleur, alors que ces deux éléments constitutifs de
toute peinture ont toujours interagi, la première dans sa fonction de contour indispensable,
la deuxième par sa capacité de créer les surfaces de la chose peinte.
Pierre Gattoni, lui, laisse de côté la ligne, dans la mesure du possible, pour se concentrer
sur la couleur. Il est sans doute significatif qu’il s’est intéressé à la peinture ton sur ton si
harmonieuse d’un des plus grands artistes européens, Piero della Francesca qui – est-ce un
hasard ? – a vécu dans la même période de la première Renaissance italienne qu’Alberti.

Après ses carrés dans les carrés, Gattoni va vers d’autres formes simples, le cercle, dans
lequel il insère des multitudes de lignes de couleur avec des graduations et rythmes divers.
Suit un grand cycle de rectangles verticaux, à l’intérieur desquels les couleurs « se promènent »
en infinies nuances d’un pôle à l’autre, d’un bleu pâle à un brun terreux, par exemple, et
nous promenons nos yeux de haut en bas et de bas en haut sans savoir jamais où arrêter
notre regard dans ce voyage, n’ayant aucun repère qui retiendrait l’oeil à un endroit précis
de la toile. C’est perturbant et jouissif à la fois.
Dans les tableaux les plus récents, l’artiste introduit quelques courbes et autres irrégularités
dans la forme des toiles. S’il s’arrête peu à ces nouvelles formes, il n’en est pas moins vrai
que maintenant, les glissements d’une couleur à l’autre agissent différemment selon la
position – plutôt verticale ou plutôt horizontale – qu’une même toile peut prendre lors de
son accrochage au mur.
Plus il avance, et plus Gattoni pousse ses recherches des harmonies des couleurs vers des
mises en rapport de plus en plus improbables, lorsqu’un rose tendre, par exemple, se transforme
quasi insensiblement en un vert intense et profond ! Comment fait-il ?, serait-on
tenté de s’exclamer, car s’il y a deux couleurs qui se mordent, ce sont bien ces deux-là.
Et pourtant ça marche. Plus techniquement, cela fonctionne par l’introduction d’une teinte
intermédiaire qui, bien qu’ayant disparu dans les transitions, réussit à faire le lien entre les
deux, m’a dit l’artiste. (Un peu comme dans la politique, mais ça, ce n’est pas l’artiste qui
l’a dit.)

Le monde de Pierre Gattoni, ce sont les infinies nuances des couleurs. Nous avons parlé
ensemble de James Turrell qu’il apprécie grandement. D’autres artistes d’aujourd’hui tentent
ce genre d’expériences, l’artiste anglaise Liz West, par exemple, avec ses installations
lumineuses où toutes les couleurs évoluent les unes vers les autres, transformant des
espaces intérieurs en des lieux irréels de grande poésie, ou encore, plus près de nous,
Sebastien Verdon, qui reproduit en grand format un fond d’écran gradué d’un i-phone
Apple de 2015, même si cette oeuvre, plus conceptuelle, affiche des intentions très différentes.
Ces travaux ont pour point d’appui ceux du protagoniste en matière de couleur-lumière,
Dan Flavin, ses tubes fluorescents qui répandent leurs couleurs en d’infinies nuances sur
les parois des musées depuis les années 60 du siècle passé. Décidément, la recherche sur
les couleurs a encore des beaux jours devant elle, qu’elles soient couleurs-matière ou
couleurs-lumière.